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Poésie

Altaigle, une question d'oreille



Altaigle, une question d'oreille


(texte écrit par Laurent Pigeolet en 2001)

Questionnement sur le langage musical, Altaigle est une œuvre ouvrant la voie à de multiples interrogations fondamentales sur l’esthétique d’une musique pour théâtre.

 

Il est difficile pour un compositeur de rester objectif lorsqu’il tente de définir son propre style. Néanmoins, dans Altaigle, chacun reconnaîtra nombre de sonorités, de « gestes » musicaux en provenance directe du terreau de nos plus grands maîtres de ce 20ième siècle : Boulez, Messiaen, Ligeti, Stravinsky…

Sans entrer dans trop de détails techniques, on pourrait qualifier l’ensemble des procédés d’écriture utilisés dans Altaigle par le terme usuel suivant : « post-dodécaphonisme coloré ». Ceci par référence à l’utilisation obsessionnelle du total chromatique, la recherche de timbres rares, l’emploi de techniques de sons cachés, de strates sonores, etc.

Je ne crois pas à une musique de théâtre, à proprement parler.

Je ne crois pas à une musique « pure » non plus.


A l’heure où nous baignons dans une macédoine sonore inconsistante due à une surmédiatisation et une absence d’éducation de notre oreille, nous assistons à un foisonnement esthétique démultiplié. Que subsiste t’il encore de nos références acoustiques collectives, objectives, que reste t’il de nos repères universels ?

Le compositeur demeure seul, avec son oreille, ou je dirais même, face à son oreille. L’oreille, seule garantie ( mais combien frêle ) de son art.

Face à l’assimilation de stimuli sonores multiples, l’auditeur – compositeur a le choix entre deux attitudes fondamentales : soit il se croit en droit d’assimiler tout ce qui se déverse dans son pavillon auditif, et ce, le plus souvent malgré lui ( promenez-vous dans n’importe quel lieu public ( gare, métro, grande surface ), vous n’échapperez pas au harcèlement continu de musiques plus ou moins fonctionnelles que vous n’avez jamais demandé d’entendre ), soit, il a le choix de refuser d’écouter ce même amoncellement sonore, et de tenter par tous les moyens d’y échapper.


Plusieurs types d’assimilation sont possibles, en fonction du nombre d’esthétiques auxquelles on adhère et que le temps permet d’assimiler, avec pour résultats tous les bonheurs et malheurs que tout mariage peut générer.

Plusieurs types de refus sont également possibles : refus d’absorber toute information non inhérente à sa propre culture ( sorte de racisme musical ), refus de notre époque, ou conception selon laquelle plus aucune œuvre musicale de haute richesse artistique ne pourra être encore créée, tout ayant déjà été dit par les génies antérieurs supérieurs à nous, refus pur et simple d’écouter, ou d’entendre, sorte d’autisme, replis sur soi par rejet et dégoût du monde acoustique extérieur.


Pour ma part, je n’ai pas de réponse à ces questions. Tout au plus puis-je me proposer des pistes de réflexions personnelles.

Je refuse beaucoup de choses.

Je me refuse de tout refuser, tout comme je refuse de tout accepter.

Je constate. Je constate, impuissament. Et me contente d’éviter. Eviter l’évitement systématique, les évidences, les logiques enfermantes, les lieux communs.

Mais subsiste mon oreille, je l’ai dit. Autant je me sens trop petit pour revendiquer le pouvoir de comprendre notre histoire contemporaine, notre époque et prédire son avenir, autant je crois en mon oreille, réceptacle, entonnoir de celle-ci. Certes, mon oreille est terriblement conditionnée : par l’éducation, l’environnement, la culture, la discipline que je lui impose, elle est justement ce qui en fait le récipient idéal du monde qui m’entoure. Mon oreille est le témoin, le miroir du monde.

Je ne suis sur de mon écriture que lorsqu’il n’existe plus aucune note que je désire changer. Certes, je ne serai jamais pleinement satisfait d’aucun passage, mais il est des zones sonores incontournables que mon oreille désire puissamment, seules gages d’une relative satisfaction de ma part.

Mais oreille ne veut pas dire uniquement instinct, sensation. L’oreille réfléchit ( dans les deux sens du terme ).

Et de cette discipline et ce miroir part une réflexion constante sur les enjeux, les défis à relever pour un compositeur. Fruit d’une évolution historique, l’art d’entendre, est le fruit de notre histoire. Et pour ma part, il est surtout tributaire de l’histoire musicale européenne et de son enseignement. De tout temps, l’art d’entendre fut sujet à discussions parfois violentes et fut toujours avant tout un art individuel. Bach n’avait pas la même manière d’entendre que Haendel. Mais certains consensus universels autour du langage musical furent consciemment ou non facteurs de cohérence et d’évolution créative. Aurions nous perdu la possibilité de trouver tout consensus collectif ?


Quels sont les facteurs, les principes qui unifient, relient ou tout au moins permettent de jeter des ponts entre la plupart des genres musicaux ? Je pense qu’il en existe beaucoup, mais que la différence est un droit que la musique peut-elle aussi revendiquer.

 

Une chose est sûre, dans Altaigle, bien que la musique entretienne de rapports très étroits et de natures multiples avec le texte et l’action scénique, celle-ci peut s’écouter pour elle-même, seule, ou en superposition aux autres événements.  J’ai choisi pour credo ( peut être péremptoire ) que toute oeuvre musicale, qu’elle soit musique pour cinéma, pour théâtre doit pouvoir s’écouter seule, avoir sa propre autonomie, sa propre force.

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